Wifredo LAM

 

La Chevelure
huile et fusain sur toile - 73 x 60 cm.

 

Wifredo Lam, mondialement connu, figure majeure de l'art moderne, est né à Sagua La Grande, Cuba, en 1902, d'un père chinois et d'une mère noire. Il est mort à Paris en 1982.

Présenté à Pierre Loeb par Picasso, il fait sa première exposition personnelle à Paris, à la Galerie Pierre, en 1939.

C'est aux Antilles, au carrefour de deux continents, dans ce chapelet d'îles qui a pris, à tant d'égards, une importance grandissante, que l'art, ce grand voyageur, s'est aujourd'hui posé.
Il se déplace au cours des siècles ; il abandonne les uns, reste longtemps fidèle à d'autres.
Pissarro, véritable créateur et premier apôtre de l'impressionnisme, est né aux Antilles, de mère créole. Gauguin, premier de tous les grands voyageurs, s'arrête d'abord à la Martinique. La mère de Cézanne est d'origine créole antillaise.
Et c'est aux Antilles, où résonnent encore faiblement les tams-tams, où tous les atavismes restent vivants, où les sangs sont mêlés plus qu'ailleurs, aux Antilles, croisée des chemins et des influences, que Lam apparaît, à Cuba, à l'heure où précisément les influences plastiques et spirituelles doivent s'équilibrer.
En cette fin d'année 1944, il commence à se réaliser. Il peint maintenant comme il dessine, maître de son métier, prêt à transmettre son message.

Parti de Picasso, à qui il doit, non pas une écriture, mais l'esprit de libération, l'audace de s'exprimer, en pleine possession d'un magistral clavier de peintre, il enferme dans le cadre du classicisme occidental les attributs de la magie tropicale.
Depuis trois ans que je le vois vivre, que je suis à nouveau témoin, j'assiste à la naissance d'une oeuvre qui se fait chaque jour plus lisible et plus mystérieuse.

Plus lisible picturalement, et plus mystérieuse sur le plan de l'esprit, car rien, maintenant, ne vient plus nous rappeler les signes déjà tracés. Si nous retrouvons par endroits le souvenir d'une forme, elle est tellement transposée, mêlée à tant d'autres formes, que nous sommes véritablement en présence d'une oeuvre difficile à relier à celles du, passé.
Je connais Lam et je le connais un peu moins chaque jour.
Je le connais, parce que j'ai eu avec lui de longues conversations sur l'art et que j'ai pu apprécier sa culture exceptionnellement vaste et profonde.
Je ne le connais pas, parce que je le vois tout à coup se replier sur lui-même, s'enfermer. Une tempête semble brusquement lui traverser l'esprit : il roule des yeux inquiets, un pli amer se dessine à la commissure de ses lèvres, et il se perd dans une impénétrable absence.

Lam a rencontré les poètes dignes de lui (Breton, Péret, Césaire). Dans des pages hautement inspirées, ils ont su le reconnaître pour un des leurs. Quelques photos d'amateur leur ont suffi pour comprendre à quel étonnant artiste ils avaient affaire. Mais quels élans ne trouveraient-ils pas s'ils voyaient ces tableaux magiques où la couleur la plus raffinée que l'on puisse rêver ajoute à l'émotion de la ligne et de la forme.
Ici, où tout est évoqué avec une rare finesse, l'oeuvre paraît inachevée quand on la voit pour la première fois. Mais, peu après, les réserves de la toile restée vierge découvrent leur signification. Le tableau prend son poids réel, exact, si léger qu'il soit.

Si un artiste a jamais pu, en quelques lignes d'apparence fragile, en quelques touches immatérielles, synthétiser la lumière aveuglante d'un pays, ses secrets ethniques, la richesse de sa végétation, c'est lui. Il n'a rien à envier aux artistes d'Europe les plus doués et il apporte une vision, un signe de réintégration de l'homme dans la nature, un de ces signes qui donneront une vie nouvelle à la peinture et s'opposeront de toute leur richesse sensible et humaine à la froide abstraction des néo-plasticiens.
Depuis plus d'un siècle, l'artiste européen est attiré par la lumière, par le soleil. Delacroix part pour l'Algérie, Renoir ly suit, d'autres encore ...
Après avoir tenté de retrouver la forme, l'Européen essaye de retrouver une mystique. Mais la magie du Noir reste impénétrable. Il ne reste au Blanc qu'une issue : l'évasion dans le rêve. Les artistes dits surréalistes transposent dans le domaine du "civilisé", et par le moyen d'un mystère imaginaire, le mystère véritable, le contact réel avec les forces occultes amies et familières du primitif ou de celui qui, par atavisme, reste inconsciemment porteur de messages inaccessibles à l'homme blanc.

La forme sculpturale de la statuaire africaine, le sculpteur moderne ne la comprendra pas. Le peintre, malgré tous ses efforts, tourne autour de cette forme, en capte la surface. Il n'en saisira pas l'esprit. Il ne pourra trouver que de faibles analogies émotives avec le primitif papou, Grec archaïque ou Toltèque. C'est dans le rêve, dans l'écriture automatique, dans la spontanéité la plus immédiate qu'il devra chercher des équivalences.
Cet esprit religieux sans lequel il n' y a pas d'art (donnant au mot religieux son sens éternel et profond), c'est à un noir métis de jaune qu'il appartenait de le retrouver et c'est aux Antilles que vont s'équilibrer, grâce à Wifredo Lam, l'instinct de l'homme qui sent encore les forces magiques, et la science du civilisé.

Pierre Loeb
Wifredo Lam in "Voyages à travers la peinture", Edition Bordas 1946.

 

Bibliographie :

Marta Garcia Barrio-Garsd, Wifredo Lam et l’alchimie
catalogue de l’exposition Dessins, gouaches, peinture, 1938-1950 à la Galerie Albert Loeb, 1987