Rafael MORENO

la finca, 1945
huile sur toile 89 x 140 cm
collection privée

 

Rafael Moreno est né en 1887 à Alhaja, province de Huelva en Espagne.
Après avoir été maçon, il a été apprenti torero pour enfin se consacrer à la peinture. Il passe les trente dernières années de sa vie à Cuba où il meurt en 1955.

Ses oeuvres figurent dans de nombreuses collections dont le Musée d'Art Moderne de New York (achat en 1945).

 

Me trouvant un soir avec des amis dans un de ces petits cabarets populaires près de la Havane, je vis des décorations murales charmantes, que tous les artistes connaissaient bien, mais dont personne n'avait songé à rechercher l'auteur.
Je ne pouvais moi-même fixer de date à ces panneaux, mais, curieux, je me renseignai et j'appris que l'artiste vivait dans un cabaret voisin. J'allai le voir, tard dans la soirée.

C'était un petit Espagnol d'environ cinquante cinq ans.
La conversation était difficile, car il parlait très vite et je comprenais à peine sa langue. Il vivait de petits métiers occasionnels, mais n'avait rien perdu de la magnifique dignité andalouse. Il n'avait pas peint depuis dix ans et fut heureux comme un enfant quand je l'accompagnai pour acheter le matériel nécessaire à un essai.

Les premiers tableaux n'étaient guère encourageants.

Nos conversations étaient laborieuses - je lui parlais matière, valeurs, composition, mots qu'il n'avait jamais entendus, mais sans influencer, heureusement, sa nature poétique. Il ne cessa de progresser, peignant d'abord d'après des cartes postales, puis d'après nature, enfin, de mémoire, des paysages très frais.

On a l'habitude en présence d'un peintre populaire, de prononcer aussitôt le nom du Douanier Rousseau, et c'est absurde, car le "Douanier" est un artiste de génie.

Comme homme, celui-ci a certes autant de fraîcheur, de simplicité et de candeur; il peint, comme Rousseau, avec amour, avec sincérité, le paysage qu'il aime, qu'il décrit avec tant de gentillesses. Et c'est déjà assez rare.

Un peintre populaire ne joue pas de rôle historique, mais il est un élément de continuité, de pérenité. Sans vouloir lui donner d'importance excessive, il a sa place dans la vie, avec sa chanson charmante et honnête, modeste aussi, comme il l'est lui-même.

Ainsi est Rafael Moreno, qui sourit divinement en peignant avec application et tendresse le paysage dont il se rappelle tous les détails et tous les traits : les boeufs au labour, le champ de canne, la cabane du paysan.

Et il le fait de toute son âme, qui est noble et belle.

Pierre Loeb

Mon ami Rafael, in "Voyages à travers la peinture", Edition Bordas 1946.